Préface

Marc Chervel, économiste dérangeant, décédé en décembre 2004 à 72 ans d’une maladie brève et inexorable, marquera sans doute plus les générations futures que la sienne, celle de ses pairs bien pensants et bien trop rangés.

Polytechnicien, Commissaire de l’Air, issu d’une famille protestante, il aura combattu toute sa vie pour plus de clarté, de droiture et de justice. Aussi bien au sein de l’armée, lieu de son premier métier, dont il fut évincé après le 13 Mai 58 en Algérie, au point de se retrouver avec des compagnons d’arme, Officiers Républicains, une des figures emblématiques pour conduite d’honneur (qui attend toujours réhabilitation), ainsi qu’il l’a décrit dans un ouvrage dédié.
Aussi bien dans son deuxième métier d’économiste, où ce même combat l’aura amené en matière d’analyse du développement à s’opposer continuellement et opiniâtrement à la pensée dominante, auto satisfaite et intégriste du marginalisme, aux recettes inopérantes, sauf pour ceux à qui elles profitent.

Aussi bien, enfin, dans son combat politique quotidien où, refusant d’être encarté, il aura fortement contribué à ce mouvement qui pense, voit et construit l’avenir « autrement », avec perspective et humanité.

Le présent ouvrage reprend les écrits économiques tardifs ou non publiés que l’auteur a tenu, au déclin de ses forces, à rassembler avec l’aide de sa famille et de ses proches. Ces pages sont en quelque sorte le dernier legs où apparaît la quintessence d’une pensée mûrie aux débats d’une expérience vouée aux rudes problèmes de développement, dans une contrariété continuelle.

Comme il l’exprime lui-même, dans ses quelques lignes d’exergue, à propos de la préoccupation qui est au centre de cet ouvrage, il s’agit … « d’essayer de comprendre pourquoi sur une période de quarante ans et dans des contextes tout à fait différents la même difficulté dans l’analyse du développement et dans les propositions pour sa programmation est survenue, et pourquoi on a rencontré une telle virulence alors qu’il s’agissait simplement d’éclairer des décisions de politique économique».

Réfléchir au fond sur ce qui explique cette violence, sinon l’effritement de la position néoclassique dominante en économie, avec l’affaiblissement déjà sensible de son paradigme («ensemble structuré de concepts, de théories, de techniques instrumentales et de valeurs qui, à l’époque considérée, permet de comprendre le monde », pour reprendre le concept introduit par Kuhn et repris par de Vroey), et poursuivre cette réflexion en explorant le, ou les, nouveaux paradigmes émergents, est une position courageuse parce que vouée à l’isolement et décisivement novatrice.

Ceci nous vaut d’être confrontés aujourd’hui à un texte d’une amplitude et d’une actualité exceptionnelles, au moment où le capitalisme débridé et son commerce international myope veulent tout supplanter et… ne développer que les puissants. La brutalité de ce contexte est soulignée par le titre même, trop familier pour certains, de l’ouvrage rattachant le tout au concept de marchandisation du monde, parce que le « marchand » est relatif à la seule puissance exprimée par les signes monétaires, et qu’il n’est pas tout. Le marchand est partiel, il ne peut rendre compte d’un seul monde, de l’universel qui englobe toutes les différences, universalité à laquelle se rattache l’insupportable résistance de l’esprit français, parmi d’autres, et par lequel il s’honore, au grand dam de ses détracteurs, dont on comprend trop bien l’intérêt.

De fait, trois propositions fondamentales sous-tendent  l’ouvrage tout le long des chapitres, que l’auteur avait  tenu à ordonner et à présenter lui même dans son avant propos.
La première, qu’il évoque d’emblée, interroge sur les raisons profondes qui font que la problématique et l’exercice de l’évaluation en économie débouchent d’une façon « virulente » sur des méthodes contradictoires et conflictuelles. Ne faut-il pas se demander alors quel est le statut de l’économie en tant que science qui supporte de telles divergences catégoriques ? N’est-ce pas plutôt que l’économie est une science « molle », contrairement aux sciences « dures » – opposables à tous ? Ce point est particulièrement traité dans la « réponse à F. Martin ». Pourquoi alors la théorie néoclassique libérale et les méthodes qui s’y rattachent (chapitre quatre essentiellement) peut insidieusement prétendre à un statut de science, et imposer ses règles et sa loi ?

Comment alors – seconde proposition –, expliquer en économie de développement la contradiction des faits avec la théorie, si ce n’est par le fait que le paradigme et son modèle sont invalidés ? La théorie libérale néoclassique est avant tout prisonnière du paradigme sur lequel elle repose et qui résulte d’un contexte socio-historique précis ; le paradigme dominant ne pouvant plus l’appuyer, la théorie, et « ses présupposés normatifs…, enseignés dans nos écoles, tiennent lieu de culture économique de base dans les sociétés occidentales…et diffusent simplement une idéologie visant à la conservation d’un monde » ; bref d’un monde, où le développement ne saurait être que de la responsabilité du seul entrepreneur (des pays développés au demeurant) et non de la collectivité toute entière dans sa pluralité sociale. Et quand un certain nombre de problèmes se posent en termes incompatibles avec les outils conceptuels et instrumentaux du paradigme, un nouveau paradigme émerge. Et, nous dit de Vroey, prolongeant les travaux de Kuhn, « la révolution scientifique se produit quand un nouveau paradigme émerge et parvient à s’imposer à la place du précédent…le changement est radical et rencontre une forte résistance ».

L’émergence de ce nouveau paradigme, – troisième proposition – est précisément ce qui légitimise totalement la démarche entreprise avec la méthode des effets : nous sommes en économie à une stade préscientifique, où les rapports entre réalité et abstraction fondent nécessairement toute discipline épistémologique. « Notre thèse, dit l’auteur, est que la méthode des effets a été élaborée et se développe dans un relation étroite avec la réalité, et donc qu’elle participe à une démarche scientifique » ; ce qui n’est pas le cas des autres méthodes qui relèvent d’un domaine essentiellement idéologique.

« La science ne s’invoque pas : elle résulte d’une démarche qui consiste à partir d’observations de la réalité, à expliquer des hypothèses théoriques, à en déduire les conséquences, à confronter ces conséquences à la réalité ; puis à revenir sur les hypothèses, etc. Cette démarche est donc dialectique : elle va de l’abstraction à la pratique, pour retourner à la théorie ; elle est constamment critique et se nourrit de la mesure » (chapitre 1). Et cette articulation continuelle entre observation pratique des faits et leur théorisation aura été le principe indéfectible de la démarche même de l’auteur tout au long de ses travaux.

On comprend alors sur quoi repose définitivement la méthode des effets, et ce qui aura poussé continuellement Marc Chervel à la défendre bec et ongles. Non seulement grand scientifique et économiste éminent, il aura été un précurseur, contribuant à ouvrir les consciences et la voie à l’émergence du paradigme de relève d’une économie nouvelle, plus englobante et plus sociale, qui continue à se construire dans une actualité permanente, sur une route qui sera longue.

À ce point, il est bon enfin de donner une mesure du chemin emprunté par l’auteur, et de la diffusion de ses pensées et de son école. Outre les références bibliographiques, rien de tel que de laisser parler alors ses élèves et condisciples, qui lui rendent ici hommage et qui expliquent ce que représente pour eux l’enseignement de la Méthode des Effets, au cœur de l’ouvrage.
« Nous avons connu Marc Chervel en tant qu’étudiants en maîtrise et doctorat dans les années 70, à partir des travaux de la SEDES, dont il était un des directeurs, de ses livres et articles sur la Méthode des Effets (ME), et de son enseignement à l’IEDES. Plus tard, il a été directeur de thèse de certains d’entre nous, et nous nous sommes liés d’amitié à l’occasion de missions professionnelles communes, de publication de livres et d’articles sur la Méthode des effets, et de colloques et conférences en Afrique et en Amérique Latine.

Faire la connaissance de Marc Chervel nous a permis de découvrir la Méthode des Effets, comment elle fut élaborée, ses mérites, ses limites, les débats qu’elle a suscités, sa diffusion dans nos pays. Et aussi de partager son amitié et les valeurs qu’il défendait.
Prendre connaissance de la Méthode des Effets fut pour nous une véritable découverte. Notre formation en économie reposait jusqu’alors sur le modèle néoclassique, et notre formation en évaluation de projets procédait de la méthode des prix de référence.. Découvrir qu’il existait une méthode différente fut un enjeu, et le sujet de notre thèse de doctorat. Au point de décider, pour certains d’entre nous, de notre vie professionnelle.

Dans nos universités on enseignait la méthode des prix de référence comme unique et seule valable. Qu’elle ait trouvé son origine dans les pays industrialisés et dans les organismes internationaux, source de toute pensée économique et de ses perfectionnements, était considéré comme un fait d’évidence. Par contre, la Méthode des Effets fut, elle, conçue dans un cadre national, par des économistes chargés de formuler concrètement des politiques et des projets de développement.

Le concept central de la Méthode des Effets étant la création – ou non – par un projet d’une Valeur Ajoutée Supplémentaire dans l’économie nationale, locale ou de branche ou d’entreprise (effet sur la croissance), et la répartition de celle-ci entre agents économiques (effet sur l’équité), nous a permis de comprendre que la Méthode des Effets est :
 – une méthode d’évaluation opérationnelle, adaptée au niveau existant des statistiques et de la comptabilité nationale,
 – une méthode explicite, ayant pour base une analyse en termes de revenus intérieurs à partir du système de prix existants, en termes de devises aussi, en termes d’investissements réels ; une méthode qui est concrète et claire, se prêtant particulièrement à l’examen et aux discussions entre les diverses parties intéressées, qu’il s’agisse de responsables politiques, des représentants des principales forces sociales ou des différentes régions du pays,
 – un ensemble instrumental de grande utilité, en particulier pour la programmation des projets à l’étape essentielle de la synthèse du Plan,
 – une méthode non seulement utile, mais aussi indispensable : à partir des applications effectuées autant dans les Pays en voie de développement qu’en France, elle fait clairement ressortir si les projets s’avèrent bons ou excellents (la valeur ajoutée supplémentaire étant supérieure à l’investissement consenti) alors que dans le cas inverse d’autres peuvent n’avoir aucun effet sur la croissance. Ces conclusions opérationnelles, primordiales pour la programmation du développement, ne ressortent absolument pas d’analyses courantes simplistes, fussent-elles en termes de « développement » ou de « création d’emplois ».

La Méthode des Effets a reçu une application large dans de nombreux pays. Son application a commencé au Maroc au début des années 60, où elle a été expérimentée sur un certain nombre de projets lors du premier Plan Quinquennal. Puis elle a été utilisée à l’occasion de grands projets (barrage du Loukkos), et ensuite systématisée lors de l’élaboration du deuxième Plan Quinquennal (1964-68). Depuis, son application a été largement multipliée, particulièrement en Afrique Francophone (au Nord et au Sud du Sahara). Originellement utilisée dans des projets industriels, miniers ou de grande irrigation, elle a été progressivement étendue à des projets d’infrastructure de transport (routes et chemins de fer), de tourisme international, de développement rural. En France, la méthode a été appliquée dans les années 80 par la Direction Générale du Plan à l’occasion de l’examen de la fermeture des mines de charbon.
Le nombre de ces applications a fait dire à Bela Belassa, économiste vigoureusement hostile de la Banque mondiale, que « ces dernières années les manuels d’évaluation de projets de l’OCDE et de l’ONUDI ont suscité un grand intérêt. Les méthodes préconisées par ces deux manuels ont fait l’objet également d’applications pratiques. Néanmoins ces deux méthodes ont été nettement moins appliquées que la méthode dite « des effets », qui est amplement utilisée dans les pays d’Afrique Francophone, de l’Algérie à la Haute-Volta ».

À la suite de ces applications, plusieurs séminaires, cycles de formation, colloques et conférences eurent lieu dans nombre d’universités françaises et à l’étranger, à l’adresse notamment de fonctionnaires des administrations économiques ; de même furent produits nombre d’articles et d’ouvrages. Ceci explique qu’en dépit de pratiquement aucun appui international, la Méthode des Effets fut diffusée progressivement au sein des grandes organisations internationales, dans de nombreux pays d’Amérique Latine, d’Europe et du Maghreb, et dans quelques pays d’Asie, sans oublier les pays d’Afrique où elle fut une référence d’emblée, voire adoptée officiellement.

Les débats au cours des années 70 et 80 furent nombreux et intenses. À cette époque les méthodes d’évaluation de projets en  Pays en voie de développement firent l’objet d’une ample remise en cause lorsqu’il apparut que le fonctionnement du « marché », avec sa loi de rentabilité commerciale, ne pouvait amener ces pays à un développement rapide et harmonieux. Mais à la fin des années 80, le retour brutal du modèle néo-libéral, et son application forcée aux Pays en voie de développement, renforça les conceptions que le commerce, l’ouverture des économies et le jeu des avantages comparatifs entraîneraient le développement économique. La problématique de l’évaluation économique des projets commença à disparaître alors des préoccupations des organismes internationaux. Plus de débats, plus d’applications, plus de publications d’articles ni de manuels.

Depuis, le tableau des théories du développement a été profondément modifié. L’accroissement des inégalités et la marginalisation d’un certain nombre de pays du Sud  rendait de plus en plus intenable le recours exclusif au modèle néo-libéral. Dès la fin des années 90, la Banque Mondiale et la plupart des autres institutions chargées de financer le développement ont cherché à définir des stratégies de croissance et de réduction de la pauvreté. Cela impliquait d’analyser l’impact des politiques publiques non seulement sur la création de valeur ajoutée, mais aussi sur les revenus des différentes catégories de la population. Cela revenait aussi à légitimer a posteriori la méthode des effets en ce qu’elle permet précisément de mesurer la répartition de l’impact d’un projet ou d’une politique publique.

Plus récemment, la généralisation des problématiques de développement durable implique d’analyser systématiquement l’effet des politiques sur la répartition des revenus, un des critères du développement durable étant de parvenir à une amélioration générale des conditions de vie des populations. Par contre ce concept de développement durable introduit une notion nouvelle, qui n’était pas prise en compte par la méthode des effets, celle de la gestion et de la préservation du patrimoine naturel et culturel.

Ces évolutions nouvelles donnent un nouveau souffle aux  méthodes d’évaluation des projets et devraient assurer une postérité aux travaux précurseurs de Marc Chervel.
Il reste à dire quelques mots de la personne même de Marc Chervel. Profondément laïque, Marc nous a transmis l’exigence de la rigueur, et de la perfection dans le travail. Il nous a appris à prendre des distances d’avec les théories dominantes en fonction d’une argumentation solide, à réfléchir non seulement en termes d’outils techniques mais aussi en termes de type de société que nous voulons, à inclure une analyse sociale dans l’évaluation en termes de Valeur Ajoutée, aspects où les méthodes de prix de référence confinèrent à une grande théorisation mais à une application totalement défaillante. Pour nous, Marc Chervel est celui qui nous enseigna que l’économie n’a de sens que si elle est au service de l’homme, que l’économie et la démocratie sont deux aspects qui doivent rester compatibles, et que le concept du social doit se situer au centre du débat.

Nous, qui avons eu la chance de partager non seulement son enseignement mais aussi son amitié, rendons hommage à notre maître et ami,
Daniel BOUILLE, vice président de Fondation Bariloche (Argentine)
Eduardo FONTENELE, Economiste, Professeur à l’Université de Fortaleza (Brésil)
Racine KANE, Macroéconomiste, Sénégal
Sol SAALVEDRA, Professeur à l’Université de Merida (Venezuela)
Gustavo SALDARRIAGA, Economiste consultant (Colombie)

À cet hommage s’associent ses collègues et amis qui ont travaillé de près avec lui,
Gilbert ANCIAN, Alain AZOUVI, Daniel BACHET, Jean BERGEROT, Marc-Olivier BOSSHARDT, André BUSSERY, Gérard CANCELIER, , Jean-Pierre DIEHL, Daouda DIOP, Marc DUFUMIER, Gilles DURUFLÉ, Pierre FABRE, Daniel GOUDARD, Michel GRIFFON, Gérard HAYÈRE, Ghazi HIDOUCI, Philippe HUGON, Edouard KLEINMANN, Michel LE GALL, Jean-Pierre LEMELLE, Michel LEVANTE, Gus MASSIAH, Serge MICHAÏLOF, Jean-Hubert MOULIGNAT, Amacodou NDIAYE, Dominique PERREAU, Claude RAYMOND, Henri RAYMOND, Jean-Yves ROUCHY, Alberto SAVASTANO, Mame Cor SENE, Charalambos TSELIKAS, Bernard WALLISER.

Et tant d’autres…

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