MARC CHERVEL, UN MAGNIFIQUE RESISTANT

Marc, pour nous, était un résistant dans le sens le plus fort de ce terme. Un résistant, donc un combattant. Nous savions ce qu’il avait fait pendant la guerre d’Algérie, même s’il n’en parlait jamais, lâchant quelques informations avec une très grande pudeur. Et maintenant que nous le connaissions, nous comprenions tout ce qu’l avait fallu de courage têtu, de détermination discrète pour dire tout simplement : NON ! pas en mon nom ! La torture est inacceptable, je ne l’accepte pas, je le dis,  je l’écris, quelques soient les risques, et j’interpelle le Président de la République. Et pour laisser cette résistance enfler, prendre son ampleur et participer à écrire l’Histoire. On l’imaginait avec son sourire presque timide opposer sa volonté inébranlable, mais sans aucune ostentation, aux menaces et même à l’incompréhension de certains de ses amis devant ce qu’ils lisaient comme une trahison. Il publiera en 2001, aux Editions L’Harmattan, avec les témoignages de cinq autres officiers républicains, le très beau livre « De la Résistance aux guerres coloniales » qui montre comment, par leur engagement, ces hommes ont su refuser la déchéance en mettant, par dessus tout, leur honneur et leur dignité.    

Marc était aussi un résistant dans la bataille des idées, jusque dans la théorie. La méthode des effets, qu’il avait initié et poursuivi avec Charles Prou et Michel Le Gall, s’inscrivait dans la pensée du développement renouvelée par la décolonisation. Elle cherchait à inscrire les actions de développement dans une vision d’ensemble, elle combinait l’approche par projet et la planification. Elle faisait le pont, avec une grande élégance, entre le calcul économique et la macroéconomie ; Marc l’a exposé dans plusieurs livres d’économie. Cette théorie est toujours d’une forte pertinence et d’une grande actualité. Une approche qui pourrait servir de support à la convergence entre l’économique, le social et l’écologique. 

Elle avait été reconnue dangereuse, systématiquement décriée et ignorée par les tenants de l’économie néo-classique, ceux-là même qui dans les institutions internationales, allaient faire éclore le néolibéralisme dans le libéralisme. Pourquoi faudrait-il, dans leur conception, tant de détours pour tenir compte du contexte, des effets secondaires, des externalités, alors qu’il suffisait d’un critère simple pour classer les projets. Un taux de rentabilité ramené à l’essentiel, aussi fulgurant qu’un taux de profit. La méthode des effets persiste à raisonner en Valeur ajoutée et à apprécier le salaire à partir de sa valorisation aux prix du marché et non par le recours à des prix « de référence » distanciés de toute réalité, tel par exemple celui du travail ramené à zéro, puisque le sous-emploi abonde et que le travail n’est donc pas rare. Une controverse qui voit s’affronter deux conceptions du monde.

Marc était très investi, dans plusieurs cercles, dans les discussions sur les politiques économiques. En 1981, il a beaucoup espéré de la victoire de la gauche. Il a mis beaucoup d’énergie à contribuer aux travaux du Plan, à intervenir sur l’emploi et l’industrie. Il a illustré, avec la méthode des effets, des propositions sur la production de charbon. Il était toujours disponible, discret mais jamais indifférent. Il avait une grande exigence par rapport aux responsabilités politiques. Il accordait une grande importance aux dimensions nationales des politiques économiques, toujours attentif aux dangers des dérives nationalistes. Il vivait avec appréhension la montée des idées libérales, puis néo-libérales, dans la gauche au pouvoir. Il lui arrivait de piquer des colères froides devant les abandons et la résignation qui caractérisaient de plus en plus les orientations économiques engagées dans le tout-libéral. De se faire de moins en moins d’illusions ne l’empêchait pas d’être de plus en plus déçu.

Marc a participé activement à plusieurs groupes de travail de l’Association Internationale des Techniciens, Experts et Chercheurs (AITEC). Il a contribué aux travaux et aux prises de position sur la dette et sur le rôle de la gestion de la crise de la dette dans la reprise en main des pays du Sud. Il a travaillé au groupe sur l’emploi et la précarisation avec des associations et des syndicats. Il a travaillé à la déclaration « Quel financement pour quel développement ? » qui a servi de référence aux prises de position du CRID, un collectif d’associations de solidarité internationale, et à la préparation de la position des ONG à Monterrey, à la Conférence des Nations Unies sur le financement du développement. Il participera à l’animation du chantier sur Marché et démocratie, et écrira dans la publication de l’Aitec, les Cahiers Voltaire, un article vigoureux sur « marché international et marché national ». 

Marc venait souvent au Centre International de Culture Populaire, dans les locaux de la rue de Nanteuil, puis après le déménagement dans ceux de la rue Voltaire. Il y était en confiance. Il y rencontrait notamment Jean Brugié qui a su rendre cohérent son passé « d’officier républicain dans les guerres coloniales » avec son écoute des nouvelles générations militantes. Il se sentait à l’aise et pouvait déployer sa capacité de témoigner et de transmettre les multiples facettes de son engagement.
Pour moi, Marc Chervel illustrait parfaitement cette belle affirmation de Gilles Deleuze : « résister c’est créer ! »

Gustave Massiah
Décembre 2008

 

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