Nous voici encore une fois réunis, aujourd’hui dans un lieu si connu et central, pour saluer la sortie du dernier livre de Marc auquel il tenait tant.

Après les mots de Gus rappelant le débat et le combat politique de Marc, je rappellerai ici en quelques mots le cadre historique et la raison de la Méthode d’approche économique, que Marc a tenu à représenter encore dans cet ouvrage.

Nous avons eu la chance de traverser un demi-siècle assez extraordinaire : bon nombre d’entre nous y avons rencontré l’aventure du développement et celle de la pensée.

Le climat politique qui a suivi la deuxième guerre mondiale, issu de la libération et avivé par nos guerres d’Indochine et d’Algérie, a été marqué en effet au début des années 60 par un tournant dans une France reconstruite et enfin libérée du poids de guerres : nombreux sont ceux qui voulaient alors poursuivre, y compris « ailleurs et autrement », un mouvement de vigueur et de raison, que Mai 68 exprimerait d’ailleurs bientôt sous un forme collective et vive.

Les pays colonisés accèdent alors à l’indépendance, entre-ouverte par la « loi Deferre » de 1956. Pour eux, l’indépendance c’est aussi, et surtout,  prendre leur destin enfin en main et lancer d’abord le développement .

C’est au croisement de ces deux poussées qu’avec Marc, nombre d’entre nous ici présents avons rencontré l’aventure qui allait nous façonner, à la Sedes ou dans des administrations et structures proches.

Les énormes transformations qui se sont alors succédées au cours du demi-siècle ont certes abouti à une mondialisation définitive, mais ont continué à montrer une impuissance constante en matière de partage de développement. Marc, avec Charles Prou et quelques autres, avait été un des rares à percevoir très tôt cette impasse et la nécessité d’autres approches que celle du libéral-classicisme.

Le souci premier de construire le développement à partir de conditions maîtrisables, de volontés centralisées et d’impératifs de clarté, allait s’appuyer sur ce que fut l’expérience de notre Plan français de l’après guerre. Marc n’a eu de cesse alors de lutter pour en expliciter et en clarifier la teneur, en l’adaptant et la développant à partir du cadre quotidien et concret du développement : la Méthode dite des Effets est née alors assez rapidement, dans un climat d’hostilité par ailleurs grandissante, que les tenants de l’idéologie dominante et vieillissante, oubliant leur propre histoire, allait tout normalement mettre en oeuvre, allant jusqu’à tenter d’imposer l’oubli et l’ignorance. On connaît les débats et les ébats auxquels cela a donné lieu ; on connaît moins la chape de silence qui fut mise en place.

Mais ce qui n’a pas été perçu tout de suite, c’est que la logique qui avait légitimé la Méthode des effets allait se perpétuer et n’allait cesser de confirmer cette légitimité. L’aveuglement des grands et riches allait continuer à maintenir les plus pauvres, Etats ou citoyens, dans un dénuement et à creuser les écarts. A l’inverse, les inévitables invocations et appels parallèles à plus de démocratie, de clarté, de prise en compte du plus grand nombre allaient progressivement changer la donne du paradigme dominant, vers une démocratie mieux partagée. Et les grandes transformations mondiales qui se déroulaient ne pouvaient pas ne pas se traduire alors par une mutation profonde au plan de l’idéologie, y compris de l’idéologie économique, et des instruments méthodologiques qui lui sont liés. C’est en fait le dernier message de Marc, qui l’avait compris bien avant : dans son dernier ouvrage, il nous renvoie à la Méthode en tant que participant à un changement déjà sensible de paradigme. Et la légitimité de la « Méthode des effets », forgée dans un contexte historique précis, ne peut que s’affirmer encore plus aujourd’hui, et pour longtemps : dans un monde qui se complexifie et s’oppose de plus en plus, où le paradigme dominant se met à changer, le souci est alors croissant de prendre en compte le plus grand nombre d’acteurs, de promouvoir certaines gestions ou régulations centralisées, de percevoir l’ensemble de l’enchaînement des effets de mesures ou de décisions.

Je voudrais précisément revenir sur quelques dimensions que Marc a défendues et qui confère à la Méthode une ampleur sans précédent dans une approche qui reste réaliste: la nécessité de raisonner, d’abord, en termes et données chiffrées réelles, contre ces références abstraites et grandeurs virtuelles que prônent nos chers classiques ; celle de pousser l’appréhension des effets au plus loin de leur enchaînement économique ; celle de les analyser en distinguant les divers groupes et acteurs sociaux principaux.

Rendre sensible le sens profond d’une décision en illustrant ses conséquences à l’aide de données chiffrées concrètes contient deux significations : donner autant que possible, au moins dans le monde marchand, le sens d’une décision en indiquant le poids réel de ses conséquences, en chiffrant concrètement ses effets dans l’environnement global, c’est rechercher une appréciation directe et immédiate de son intérêt ; recourir de même à des grandeurs concrètes courantes, c’est rendre compréhensible au plus grand nombre ce qu’il peut suivre (salaires, bénéfices d’entrepreneur, revenus fiscaux…), en évitant de recourir à des constructions abstraites et généralement hermétiques (taux de rentabilité, prix de références…), réservées à de seuls spécialistes (quitte à convertir à leur usage exclusif les données simples en abstractions complexes).

Rechercher au plus loin l’ensemble des effets passe, dans nos économies complexes, par des cheminements techniques et mathématiques pas forcément simples, mais rendus accessibles par des concepts et outils mis au point progressivement (valeur ajoutée, consommations intermédiaires, branches productives, tableau d’échanges interindustriels…- que Léontiev semble d’ailleurs avoir importé du laboratoire d’économie de Leningrad, où il avait été imaginé dans les années 20). On peut imaginer aussi de pousser la recherche des effets jusqu’à un stade postérieur (effets multiplicateurs de distribution de revenus, dits secondaires…) mais peu fréquemment utilisés ; et surtout rechercher les effets de collections (grappes) variables de projets, dans des efforts de simulation plus poussées.

Mais rester réaliste et pertinent en analyse économique pour les décisions, c’est surtout prendre en compte la réalité sociale qui est la seule concernée finalement par l’économie à partir de catégories d’agents : les salariés, dans leurs salaires directs nets et les prestation sociales qui leur reviennent, les entrepreneurs apporteurs de capitaux intéressés par leur résultat, l’Etat avec les impôts perçus, le monde extérieur à l’économie nationale (l’étranger, qui, indépendamment de l’effet de solde restant disponible après les échanges, finit par avoir aussi une influence indirecte au travers des effets de prix et de taux de change). On peut enfin, selon les cas, dégrouper chacune de ces catégories d’agents en ensembles plus significatifs pour le décideur (effets au niveau de régions, de types de producteurs, de niveaux de qualification de main d’œuvre…).

Toutes ces éléments, qui sont généralement masqués dans les approches courantes et absconses de nos économistes classiques, confèrent simplement à la Méthode sa pertinence définitive, en fonction de sa profondeur et de sa souplesse.

Je ne voudrais pas terminer sans évoquer le besoin toujours présent de participer, au niveau de chacun d’entre nous, au combat que Marc a mené pour la diffusion et l’utilisation de la Méthode.

C’est d’abord rendre à Marc le meilleur hommage.

C’est faire aussi progresser l’économie en permettant de mieux analyser les décisions.

C’est faire comprendre chaque fois à plus de monde les espoirs cachés des enjeux économiques et du progrès.

De-ci, de-là, des amis continuent à diffuser et à utiliser la Méthode, en Amérique latine, en Afrique (de l’Ouest), au Canada sans doute, en France aussi. Mais c’est vis à vis des jeunes, des générations montantes qu’il nous faut multiplier les efforts. A chacun d’entre nous d’y prendre part. Marc nous sommes toujours là avec toi !

Michel Levante

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