Merci Gus et Michel et bonsoir à toutes et à tous, ami(e)s de Marc !

C’est Marc qui nous réunit aujourd’hui.

Comme vous le savez Marc a rassemblé toute son énergie, ses dernières forces, pour nous laisser, pour laisser aux générations futures une trace, des pistes et des matériaux de travail. Autour de lui, dans sa chambre de l’hôpital Pompidou, veillaient et travaillaient Armelle ainsi que Marie-Hélène et André, sa soeur et son frère.

C’est la sortie de cette dernière œuvre et de ce beau témoignage d’amour qui nous réunit ici.

Ici, à l’Hôtel de l’Industrie, dans les locaux de la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale fondée le 9 brumaire de l’an X (2/11/1801) et plus précisément dans la bibliothèque de Lasteyrie.

Ce lieu aurait plu à Marc, car ce fut un lieu de résistance et il porte le nom d’un homme des Lumières, le comte Charles-Philibert de Lasteyrie (1759-1849), qui fut un ardent promoteur de l’éducation des enfants de toutes classes et des deux sexes et, plus généralement, un ardent promoteur de l’éducation populaire.

Ce lieu-même, disais-je, fut un lieu de résistance – ein Widerstandsort. C’est par hasard, grâce à l’envoi d’un ami amoureux de la littérature européenne, que je l’ai découvert  récemment.

Une nouvelle en forme d’article d’Egon Erwin Kisch situe le début de l’action ici-même, dans cette bibliothèque. Egon Erwin Kisch (1885-1945) était un écrivain et journaliste tchèque écrivant en allemand. La nouvelle s’intitule Magdalenenheim – la Maison de Madeleine – et je vais vous en lire le début, en français.

« En 1933, les écrivains allemands qui avaient quitté leur patrie devenue la proie des Nazis fondèrent à Paris un Centre culturel de l’émigration antifasciste, la Société Protectrice des Ecrivains allemands. Chaque lundi – nous sommes un lundi – il y avait plusieurs centaines de réfugiés allemands qui se réunissaient dans les locaux de la Société d’Encouragement pour l’Industrie pour assister à des conférences et à des cours. On présentait l’art interdit en Allemagne nazie, il y avait des expositions, on donnait sur les grandes scènes parisiennes des représentations de théâtre et de cabaret, on institua une « Bibliothèque des livres voués au feu » qui comptait des milliers de volumes, ainsi qu’un prix Heinrich Heine qui couronnait chaque année une première oeuvre écrite en exil. Une revue, « Der Schriftsteller » (l’écrivain), imitée  en apparence de la revue homonyme de la Chambre de l’œuvre littéraire du Reich (la Reichschrifttumskammer) était adressée par la poste à tous les écrivains résidant en Allemagne. Ils en accusaient réception, tantôt sous forme d’accord anonyme, tantôt sous leur signature en protestant ostensiblement, mais toujours de manière instructive.

La rédaction de cette revue suivait exactement le plan des rubriques littéraires de la presse nazie, ce qui ne menait pas loin, car dans la presse nazie il n’y avait rien qui joue un rôle moins important que la littérature », etc.

Je n’irai pas plus loin et ne ferai aucun commentaire.

Une « bibliothèque des livres voués au feu », c’est ici que nous nous trouvons en quelque sorte – et en d’autres temps. Marc aurait aimé … aime car ce soir il est avec nous.

Sa vie, ses combats, sont connus de nous, marqués du sceau de l’honnêteté, guidés par la volonté de clarté et de justice.

La guerre d’Algérie, son éviction de l’Armée en 1958, fut un premier et terrible combat. Marc en a été profondément marqué … et l’Etat français ne lui a jamais rendu justice, ni a lui ni à ses camarades. Bien au contraire l’Etat français l’a poursuivi de sa suspicion, de sa rancune, constamment… j’en donnerai un témoignage personnel tout à l’heure. Dans un livre, Marc et ses camarades de guerre René Paquet, Michel Herr, Horard et Alziari ont rendu compte de ce combat et de cette injustice : « De la résistance aux guerres coloniales : des officiers témoignent ». Le double sens du titre n’échappera à personne !

L’autre combat, ce fut celui engagé et inlassablement poursuivi, au contact du sous-développement. Marc a refusé la pensée dominante en la matière, non par principe mais par rigueur intellectuelle, car le modèle proposé – un modèle néo-classique pour faire simple – ne pouvait ni rendre compte de la réalité concrète observée ni de la volonté de transparence, d’éclairage démocratique, dans la démarche de décision collective.

Ce fut la Méthode des Effets. C’est au travers de deux témoignages personnels que je vais parler de ces années où nous avons travaillé ensemble, Marc et moi.

Marc avait déjà beaucoup réfléchi, écrit avec d’autres – Charles Prou, Michel Levante… –  dans la cadre de la SEDES et du CEPE, quand le Ministère de la Coopération a commandé à la SEDES, en 1973, un Manuel d’évaluation économique des projets pour les Pays en voie de développement. C’est sur la rédaction de cet ouvrage qu’a commencé notre collaboration et c’est grâce à elle que j’ai connu et tant apprécié Marc. Mais il faut que je vous dise que notre association n’était pas le fruit du hasard, qu’elle relevait d’un calcul. En effet, après avoir précisé avec nos commanditaires au Ministère de la Coopération le plan du futur ouvrage, nos deux correspondants me prirent à part et m’expliquèrent en termes certes choisis mais sans grand détour qu’ils attendaient de moi que je joue le rôle de caution scientifique, de modérateur et, pour ainsi dire de garde-fou. C’est que Marc sentait le souffre… son passé, les sympathies politiques qu’on lui prêtait… L’Etat ne le lâchait pas ! Cette mission secrète m’a beaucoup pesé, même si je ne m’en suis jamais acquitté. Ce n’est que peu de temps avant sa disparition que j’en ai parlé à Marc, et que je m’en suis soulagé alors que Marc me confiait le rôle de Gardien du Temple. Tout cela est trop lourd pour moi mais à défaut je veillerai à ce que les matériaux façonnés et ordonnés – le sous-titre du livre – puissent être utiles aux personnes intéressées, étudiants, chercheurs, professeurs, ingénieurs… charge à eux de construire le temple de leur choix.

Sans parler de tous les débats avec les Organisations internationales (BIRD, ONUDI, FAO, OCDE…) auxquels nous avons participé – le livre rend compte en particulier du débat avec Bela Belassa de la BIRD – je souhaite évoquer la Commission « Calcul économique » dans le cadre du IXème (et dernier) Plan dont nous avons été membres en 1984. La Commission était présidée par Edmond Malinvaud et avait pour rapporteurs Bernard Walliser et Daniel Goudard, qui est parmi nous ce soir.

Dire qu’Edmond Malinvaud tenait en piètre estime et en grande suspicion les travaux de Marc (qu’il connaissait bien… X, INSEE, CEPE…) relève de l’euphémisme. Fort heureusement nous avons bénéficié du soutien des rapporteurs grâce auxquels nous avons pu exposer et défendre notre approche dans des conditions convenables. Je tiens à leur renouveler mes remerciements. Merci Daniel.

Il n’existe toujours pas de vecteur « Ménages » dans les modèles économiques et dans le discours officiel, simplement une consommation ou une épargne des ménages, globales. Pourtant l’allocation des revenus, primaires ou secondaires par le jeu de la redistribution, sont essentiels pour saisir les effets d’une politique ou d’un investissement. L’exemple de la loi TEPA votée l’été dernier est là pour l’illustrer. A qui profite le relèvement substantiel des donations aux héritiers directs exonérées d’impôt de succession ? A qui profite le bouclier fiscal renforcé ? A bien peu de ménages en vérité, mais à des ménages aux revenus, et surtout au patrimoine très largement supérieurs à la moyenne. La méthode des Effets constitue un excellent révélateur (ou décodeur). Un autre exemple qui mériterait d’être analysé par la méthode des Effets est celui des mouvements de capitaux qui s’investissent en Europe centrale ou orientale et des déplacements de main-d’œuvre qui s’effectuent en sens inverse (les non-résidents en Grande-Bretagne d’origine polonaise ne sont-ils pas aujourd’hui plus nombreux que ceux, traditionnels, originaires de l’Inde ou du Pakistan ?). La méthode des Effets pourrait mieux nous éclairer sur les conséquences de ce double mouvement, au terme duquel, pour paraphraser François Mitterrand « les capitaux sont à l’Est mais les travailleurs sont à l’Ouest » (sans jeu de mots !).

Il est impossible de ne pas parler du rôle de pédagogue tenu par Marc. Au fil de diverses missions (Maroc, Plan en Algérie…), au travers de multiples séminaires dans de très nombreux pays ainsi qu’à l’IEDES, Marc a formé et a influencé un nombre considérable d’étudiants et de cadres et contribué à un très grand nombre d’applications de la Méthode des Effets. La méthode s’est ainsi appliquée à des projets dans les pays du Maghreb, d’Afrique occidentale (Sénégal, Mali, Côte-d’Ivoire, Togo, Niger…),d’Afrique centrale (Burundi…), d’Asie (Laos et Népal) et a été – est toujours- enseignée en Amérique du Sud, comme en porte témoignage la contribution de plusieurs professeurs de cette région à la Préface collective.

Pour terminer, je souhaite adresser des remerciements pour leur contribution à l’édition de l’ouvrage de Marc :

• à Michel Levante et Gustavo Saldarriaga (Colombie) ainsi qu’à Sol Saavedra (Venezuela), Eduardo Fontenelle (Brésil), Daniel Bouille (Argentine) et Racine Kane (Sénégal), ici présent, auteurs de la préface collective,

• à Guirec Delanoë et Pierre Salama, auteurs de l’introduction,

• à Edouard Kleinmann, rédacteur de la 4ème de couverture,

• à Gus Massiah et à l’AITEC, à l’Agence Française de Développement, en particulier à Jean-Pierre Lemelle et Jean-Hubert Moulignat, à Alberto Savastano, à Philippe Hugon et au CERNEA, pour leur soutien moral et financier.

La préparation de la sortie du livre a permis de renouer des contacts avec de nombreux amis de Marc, nombre d’entre eux sont présents ce soir, d’autres n’ont pu venir, mais qu’ils soient tous remerciés.

Enfin et surtout, toute notre gratitude et toutes nos amitiés vont à celle qui fut l’âme et la cheville ouvrière de cette publication, Armelle… merci de tout notre cœur, Armelle !

Michel Le Gall

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